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François Mesplès

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Au milieu du XVIII siècle, la petite ville de Valence dans le diocèse d'Agen comptait parmi ses habitants un homme que la nature avait doté d'un physique assez singulier. "Il avait quatre têtons de moyenne grosseur et ronds comme ceux d'une jeune fille nubile, séparés l'un de l'autre et rangés selon l'ordre naturel, desquels il sortait du lait pour au besoin allaiter un enfant." Son fils, plus tard, jugea bon de noter pour la postérité cette particularité anatomique dans laquelle il voyait un heureux présage d'une fortune future. Malgré cette distinction naturel et des prétentions gardées secrètes à divers droits seigneuriaux sur quelques paroisses des environs l'homme, Bertrand Mesplès, vivait dans la classe d'une roture honnête et, père de trois enfants, une fille et deux garçons, il était pauvre.
 
L'aîné des fils, François, né le 20 juin 1741, quand il eut une douzaine d'années, s'aperçut que son père se désolait d'être sans fortune et qu'il s'endettait pour soutenir ses enfants dans des écoles où ils n'apprenaient qu'à lire et à écrire. Pénétré de douleur, ce bon fils résolut de s'expatrier et obtint d'aller voir deux parents de la famille à Montauban. Ceux-ci l'accueillirent bien et le placèrent au bureau du Vingtième, où il gagna quelqeu écus de six francs à faire de rôles. L'enfant comprit vite que ce travail ne pourrait pas le conduire à grand chose et il se

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plaça chez Mazaré jeune,marchand de draps dans la petite ville de Montaigu. Il y resta pour gagner de modiques appointements et prendre l'idée du commerce; mais pas longtemps, et s'en fut à Agen chez un négociant en soierie. Celui-ci nommé Nodigier le Cadet ne payait point ses commis: aussi fut-il bientôt quitté par François Mesplès qui prit le parti héroïque de descendre jusqu'à Bordeaux. Quand il arriva dans la capitale de la Guyenne, François n'avait que huit livres en poche et presque pas de hardes.
 
Plusieurs "pays" déjà établis sur les bords de la Gironde procurèrent au jeune Agenais une place chez un négociant nommé Dumougai, qui faisait un assez gros commerce avec la Bretagne. François Mesplès y trouva ce qu'il désirait, des livres de compte en fort bon ordre et les moyens de se mettre au fait de l'armement. Ses appointements furent d'abord modestes, mais quoique les commis ne restassent d'ordinaire dans la maison Dumougai guère plus d'une ou deux semaines, il y demeura plusieurs années. D'ailleurs il n'était plus seul à Bordeaux, il y avait fait venir son jeune frère et l'avait placé chez un négociant nommé Chambert.
 
Dans ce monde d'employés de commerce où François Mesplès atteignait sa dix-neuvième année, on ne pensait qu'aux Iles. Les fortunes qui se gagnaient aux pays d'outre-mer faisaient l'objet de toutes les conversations et surexcitaient les ambitions. Le jeune homme dont les modiques appointements ne satisfaisaient guère le besoin de gagner, forma le projet de passer en Amérique. Mais l'argent lui faisait défaut pour payer son passage: sans hésiter il résolut de suivre un cours d'hydrographie pour devenir pilotin. Dans ce but il alla trouver deux négociants, Raymone Vignié et Moulade, leur expliqua sa situation et leur offrit de travailler pour eux à condition qu'ils lui laissassent deux heures par jour pour ses études de pilotage. L'offre fut acceptée. Vignié et Moulade s'intéressèrent à François et le recommandèrent au professeur d'hydrographie, car celui-ci exigeait des références avant d'admettre ses élèves.
 
Le cours d'hydrographie durait quarante jours; aussitôt fini, François demanda son embarquement et l'obtint en qualité de pilotin sur le Béarnais, petit bâtiment qu'un nommé Dambourger envoyait à Saint-Domingue sous les ordres d'un sieur Jarreau.

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On était à la fin de l'année 1761 lorsque le Béarnais mit à la voile. Sa navigation fut de courte durée. Au sortir de la Gironde il fut pris par une frégate anglaise, la Mermede, qui le conduisit à la rade des Basques; il y resta prisonnier durant quatre mois au milieu de l'escadre anglaise chargée de bloquer Rochefort. Au bout de ce temps l'équipage fut échangé et débarqué à la Rochelle.
 
Le pauvre François Mesplès revint à Bordeaux en haillons, presque nu. Vignié et Moulade l'accueillirent encore et furent de nouveau ses bienfaiteurs. Le premier lui avança quarante livres et le second quatre vingt; d'un jeune négociant nommé Lille, originaire d'Agen, il obtint le prêt de vingt-deux écus de trois livres. Ces secours lui permirent de se vêtir et de subsister quelques mois. On parlait beaucoup de la paix et dans cette attente les armements étaient suspendus, mais dès la signature des Préliminaires de Fontainebleau (5 novembre 1762) ils reprirent. François Mesplès obtint son deuxième embarquement sur un grand navire nommé le Triton commandé par le sieur Delribal armé par Mr. Quin et destiné pour Saint-Domingue.
 
Le Triton partit en décembre 1762, mouillait dans la rade du Port au Prince.
 
Voilà Mesplès à Saint-Domingue, terre de rêve et de fortune; il a vingt et un ans et il ne pense qu'à gagner. Il savait qu'un homme de son pays, nommé Vincent, était établi au Port-au-Prince. Il alla le voir et ce compatriote le reçut très bien. Mais le jeune homme, qui s'était fait pilotin pour aller aux îles sans avoir à payer son passage, était tenu par son engagement de retourner en France avec le navire qui l'avait amené. Mesplès ne voulait pas revenir à Bordeaux simple pilote comme il en était parti. Aussi dès que le prochain départ du Triton fut annoncé, le pilotin déserta et se réfugia chez Vincent. Il y resta caché jusqu'à ce que le Triton ait mis à la voile, mais sitôt que le vaisseau eut disparu, le commerçant se révéla.
 
Avec le secours de Vincent, qui se porte caution pour lui, Mesplès se fait céder pour quatorze cents livres de marchandises avec un crédit de six semaines par un nommé Lesage, capitaine

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en second d'un navire du Havre, l'Argonaute, qui se trouvait en rade. Le lendemain de cette cession se trouvait être un dimanche, le jeune homme en profite pour exposer sa pacotille sur la place du Marché au Port-au-Prince. Sans doute il fait le boniment, sa jeunesse plait, sa faconde éblouit, son ardeur, sa confiance entraînent, les acheteurs affluent et le soir venu, il constate qu'il a vendu pour plus de 1,400 livres. Il a de quoi payer le stock qu'il a acheté la veille et ce stock n'est pas épuisé "Ce fût là, écrira-t-il plus tard, mon heureux commencement d'affaires qui me confirmait la bonne idée que j'avais eue de passer aux Isles."
 
Ce début, tel qu'il n'avait peut être jamais osé l'imaginer dans ses rêves les plus enthousiastes, n'amollit pas son ardeur. Au lieu de dissiper comme tant d'autres l'argent si rapidement gagné, il continue à vendre ses marchandises, il en rachète, il les revend et il garde le produit de ses ventes. Il a bientôt de quoi payer le passage à son jeune frère resté à Bordeaux; il lui écrit de venir; celui-ci s'embarque sur un navire commandé par un sieur Callvet et François installe une petite boutique pour Jean à côté de la sienne sur la place du Marché. Et l'année 1765 s'écoule pendant que les deux frères Mesplès font très bien leurs affaires.
 
Un heureux concours de circonstances, le retour de la paix et le besoin qu'avaient les colons de marchandises dont sept années de guerre leur avaient fait sentir l'absence, avait favorisé les premières opérations commerciales de François Mesplès. Mais Saint-Domingue n'était pas seulement la terre des fructueuses ventes de pacotille. A ceux qui venaient y chercher l'or, elle donnait souvent la fièvre. François Mesplès paya son tribut au climat. Dans l'hiver 1765 il fut gravement malade; il comprit la nécessité d'un retour en Europe pour se rétablir et il résolut de faire de ce voyage une nouvelle opération lucrative. Avec l'argent déjà gagné, il acheta des indigos et du coton, dont il envoya une partie à Bordeaux et, emportant le reste avec lui, il s'embarqua en mars 1766. L'air de la mer l'avait à peu près guéri quand il arriva, en avril, à Honfleur.
 
La curiosité le fit employer une semaine à visiter cette ville et le Havre; il gagna ensuite Rouen où il fit un séjour de trois semaines. Il se présenta chez le propriétaire de la goélette l'Aimable Marie, sur laquelle il avait fait la traversée, Mr. de

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Ratiéville. Ce négociant dont un fils était au Port-au-Prince, fit bon accueil à Mesplès et l'aida à vendre ses indigos.
 
Ses marchandises vendues, Mesplès se trouve possesseur de huit mille livres, argent de France. Il achète à Rouen un premier fonds de pacotille et vers la mi-mai se rend à Paris, où il prend une chambre garnie chez un sieur Castelard à l'hôtel du Pigeon, rue des Deux Ecus. Il y reste jusqu'au mois de juillet, achetant de nouvelles marchandises propres à être exportées à Saint-Domingue, notamment chez des négociants de la rue Quincampoix, Moret et Poilleux, dont Ratiéville lui avait donné l'adresse.
 
En juillet il se rend à la foire de Beaucaire, mais il n'y trouve rien à sa convenance et juge que d'ailleurs l'exportation serait trop dispendieuse; il se dirige alors vers son pays natal et en août il a le bonheur de se retrouver auprès de son père à Valence d'Agen.
 
"Je ne travaillai dans le peu de séjour que j'y fis, dit-il qu'aux moyens de métamorphoser sa position qui seule occupait mon âme. Je payai en mes billets tout ce qu'il devait, montant à la somme de 2554 livres, 8 sols 6 deniers. Je lui laissai le plus d'argent que je pus." François Mesplès profita aussi de cette rencontre avec son père pour se faire émanciper (20 août 1766) (1).
 
Dans les premiers jours de septembre il arrivait à Bordeaux; quatre ans auparavant il était dans cette ville sans un sou. Sans doute il alla remercier, parce qu'il était reconnaissant, ceux qui jadis avaient secouru sa détresse. Il s'occupa surtout de réunir les marchandises qu'il avait achetées à Rouen, et à Paris; il employa tous les fonds qui lui restaient à compléter sa pacotille et dans le même mois de septembre s'embarqua sur le navire le Don de Dieu commandé par le sieur Castaing et armé par Mr. Rocaute de Bussac.
 
Le 15 novembre 1766 il était au Cap et le 4 décembre il rentrait au Port-au-Prince, après un voyage de neuf mois. Il trouva son frère convalescent, le second des Mesplès avait été dangereusement malade, "mais il avait néanmoins gagné quelque chose."
 
François recommença son petit commerce et comme la premiere
 
1. Acte d'‚mancipation indiqu‚ dans l'inventaire aprŠs d‚cŠs.

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fois vendit très bien ses marchandises. Sa résolution fut prise aussitôt de faire un second voyage en Europe. Cette fois il décida son frère à le suivre. Tous les deux prirent passage le 5 avril 1767 sur la Jeune Comtesse d'Egmont, et le 24 mai ils débarquaient à Bordeaux.
 
La vente des denrées coloniales rapportées par François lui procura un capital de 11,000 livres tournois. A la fin de juin il partit pour Paris, retrouva sa chambre chez le sieur Castelard, alla voir ses anciens fournisseurs, en vit de nouveaux, et employa la majeure partie de ses fonds en achat de marchandises. Malheureusement il ne nous donne pas d'indications sur la nature de ces marchandises dont il composait sa pacotille.
 
Le 18 octobre, ses affaires étant terminées, il prit le courrier et quatre jours après il arrivait chez son père. Pendant trois jours il chercha "avec un nouvel empressement tout au monde pour lui manifester son respectueux attachement." Le 26 octobre il lui fit ses adieux: il ne devait plus le revoir. Bertrand Mesplès dont les dernières années furent ensoleillées par les gains de son fils et à qui le Présidial d'Agen venait de reconnaître la qualité de "seigneur des Echanges dans tous les fiefs de la communauté de la ville royale de Castel Sagrat" mourut en effet quelques années plus tard, le 20 août 1773, et son fils ne devait jamais revenir en France.
 
François Mesplès arriva à Bordeaux le 28 octobre 1767. Il y retrouva son frère. D'un commun accord ils décidèrent que le plus jeune, Jean resterait à Bordeaux tandis que l'aîné repasserait en Amérique et qu'ils se feraient mutuellement des envois à titre de commission sans aucune espèce d'intérèt entre eux, chacun d'ailleurs travaillant pour son compte particulier.
 
Les marchandises achetées à Paris n'arrivant pas, François dut renoncer à prendre passage sur la Marquise de Chatenoy et fut obligé de retarder son départ jusqu'en décembre. Il partit enfin sur le Florissant appartenant à Rocaute de Bussac, il emportait une pacotille valant 26,333 livres 16 sols 9 deniers.
 
Le Florissant arriva au Cap Français à la fin de février 1768. Mesplès aîné vendit dans cette ville une partie de ses marchandises et avec le produit, il put envoyer quinze jours après une remise de 8,467 livres 7 sols 6 deniers en caf‚ sur le navire La Folle de Bordeaux, à l'adresse de son frère. A la fin de mars il était de retour au Port-au-Prince, où il devait s'établir.

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Après s'être fait mutuellement plusieurs envois de Bordeaux et de Saint-Domingue, les frères Mesplès s'aperçurent que leur association, telle qu'ils l'avaient conçue, présentait des inconvénients. Ils n'avaient pas prévu que chacun d'eux ayant la même ambition chercherait aussi indistinctement tout ce qui pourrait convenir à sa spéculation, que ce qui conviendrait à l'un conviendrait également à l'autre, et que nécessairement il devait s'en suivre des doubles emplois; en réalité ils en arrivaient à se faire une concurrence préjudiciable.
 
François envoya à un négociant de Bordeaux sa procuration et ses instructions pour passer en son nom contrat de société avec son frère. Ce dernier ayant accepté les conditions de son aîné, l'acte fut passé le 10 septembre 1768 et la société Mesplès frères constituée suivant les sept articles rédigés par François Mesplès:
 
1 La société courra du 20 juin 1768 pour finir le 20 juin 1771.
2 A la fin de la société il sera fait une récapitulation générale de tout ce que Mesplès jeune de Bordeaux possédra tant en billets ou autres effets semblables que biens, s'il en a acquis, meubles quelconques de maisons jusqu'a ses hardes pour l'usage de son corps et généralement de tout ce qu'il pourra posséder. Il en sera fait autant vis-à-vis de Mesplès aîné du Port-au-Prince, et si ce dernier se retire en France au bout du terme échu de la société, son passage et déspenses pour parvenir en France seront partagées, savoir: ledit Mesplès aîné pour les deux tiers, et le sieur Mesplès jeune pour le tiers restant conformément aux conventions ci-après de leur société.
3 Si, aprŠs le temps de ladite police expiré, le sieur Mesplès aîné passe réellement en France, il sers donc fait en sa présence la récapitulation à l'article 2 ci-dessus pour tous les effets quelconques être estimés de gré à gré ou par expert, tant du susdit sieur Mesplès, aîné que ceux du dit sieur Mesplès jeune pour les valeurs desdites estimations être portées en masse et être partagées eb conséquence de leurs accords d'intérêts ci-après expliqués.
4 Comme la distance du Port-au-Prince est trop longue et que le capital de Mesplès aîné est répandu en une infinité de diverses marchandises, il est obté et convenu entre Mesplès jeune et M. Beaun‚ de Bordeaux faisant pour Mesplès aîné, que le capital de Mesplès ......
 
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navires qui arrivaient dans le port de la ville en ruines.
 
Le 8 août, "deux mois après l'événement funeste" un premier magasin était terminé et Mesplès le louait au capitaine Fargier à raison de cinq cents livres de loyer mensuel. A la fin de l'année il avait construit sept magasins et tous étaient occupés moyennant le même prix. Il encaissait donc 3,500 livres par mois, soit 42,000 livres par an pour l'islet affermé par lui 9,000 livres. Son calcul avait été bon et, quoiqu'il ait dû forcément diminuer le prix de ses loyers à mesure que les habitants de Port-au-Prince rebâtissaient leurs maisons, il retira de cette spéculation de grands avantages.
 
Il n'avait point abandonné pour cela le soin de son commerce ordinaire. Le mois de juin 1770 lui laissa le souvenir d'un temps où il n'avait pas manqué de besogne. Tout en faisant construire ses "logements à capitaines", il recherchait ses marchandises sous les décombres des maisons détruites, il les ramassait sous des tentes qui lui servaient d'abri à lui-même, il faisait accepter les comptes de son navire, dont il préparait le départ. Dès le 27 juin, le Bussac avait pu reprendre la mer et faire voile vers Bordeaux avec autant de fonds que montait la cargaison qu'il avait apportée.
 
Quand, au mois d'août, il vit sa spéculation sur les logements réussir, Mesplès pensa qu'au lieu d'élever des constructions de fortune sur le terrain d'autrui, il serait bien plus avantageux de construire des maisons sur un terrain lui appartenant. Il prit tout aussitôt la résolution de réaliser cette nouvelle spéculation et en chercha les moyens. Son sens pratique lui fit comprendre qu'il fallait choisir un point de la ville "à portée du commerce" et il ne vit rien de plus propre à satisfaire ce besoin qu'un terrain appartenant à un nommé Aimé Gauthier entre la Case à Navire et la mer. Mesplès l'acheta le 2 septembre pour 2,400 livres et y commença sans tarder des travaux qui devaient durer sept années et exercer une influence prépondérante sur le développement de sa fortune; on le verra plus loin.
 
Cette année 1770 fut décisive pour François Mesplès, notamment en ce mois de juin où il atteignait ses 29 ans et qui parut tout d'abord lui devoir être funeste, il se lança dans une nouvelle carrière où jusqu'a la fin de sa vie il se complut singulièrement. Le commerçant se doubla en lui désormais d'un bâtisseur et d'un propriétaire.

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La Société Mesplès frères continua à prospérer. Le Bussac revint au Port-au-Prince en mai 1771 et repartit au mois de septembre suivant. A son retour à Bordeaux il fut condamné. Pour le remplacer Jean Mesplès acheta aux armateurs Virasset et Ducos un second navire, qui reçut le nom de "la Plaine de Cul de Sac". Il en confia le commandement au capitaine Oudry et l'expédia à son frère. La Plaine du Cul de Sac arrivée à Saint-Domingue en main 1772, en repartait dès le mois de juin suivant et y revenait en décembre. Renvoyé pa Mesplès aîné en mai 1773, le navire était de nouveau au Port-au-Prince au mois de décembre suivant. La traversée durait environ un mois; le temps du déchargement et du rechargement soit à Saint-Domingue soit à Bordeaux variait suivant les circonstances. A ce troisième voyage la Plaine du Cul de Sac resta au Port-au-Prince jusqu'en septembre 1774. Avant son départ, au mois de mars, était arrivé le troisième navire, la Jeanne-Louise, capitaine Cabizot, que Jean Mesplès avait acheté à Rocaute de Bussac. Ces achats de navires prouvent que la Société Mesplès fr&res faisait de bonnes affaires.
 
Sa flotte comprenait en outre deux grands bateaux et une goëlette occupés uniquement au trafic de cabotage entre le Cap, le Port-au-Prince et les Cayes-Saint-Louis. Au Cap, Mesplès aîné avait plusieurs commis "pour répondre à ses spéculations" et les forts achats qu'il faisait ocasionnaient souvent, dit-il, des révolutions considérables sur les prix des marchandises.
 
Il avait installé des commis aux Cayes-Saint-Louis, port situé sur la côte sud de Sainte-Domingue, parce que le gouvernement l'avait engagé à fournir des provisions à ce quartier éloigné de la colonie où les ports françias n'envoyaient presque jamais de navires. En deux ans, le chiffre d'affaires de sa maison du Cap atteignit 650,000 livres, et celui de la maison des Cayes 407,000 livres. Toujours attentif à son commerce, Mesplès faisait lui-même sa correspondance; il gardait les quittances du port de ses lettres et savait que cette dépense s'élevait de seize à dix-huit cent livres chaque année.
 
Partie de Bordeaux, en décembre 1774, pour son deuxième voyage la Jeanne-Louise n'arriva au Port-au-Prince qu'en mars 1775. Au mois de juin suivant, Mesplès la vendait à un sieur Loizet. Et quand un mois plus tard, la Plaine du Cul de Sac, à son quatrième voyage "toujours commandée par l'ami

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Oudry" arriva à son tour, elle fut également vendue au sieur Levrau Couronnat.
 
Mesplès aîné n'a pas indiqué les raisons qui le déterminèrent ainsi à vendre tout à coup ses bateaux. Il dira simplement plus tard: "La vente que je fis de mes deux navires en juin et juillet 1775 est à peu près l'époque où j'ai cherché à me retirer des affaires pour ne m'occuper qu'à les terminer". Il est très possible qu'il ait eu des difficultés financières à ce moment-là, car son propre récit nous apprend qu'il avait souvent besoin d'aller solliciter l'autorit‚ du gouvernement pour la rentrée de ses fonds. En effet, vendre aux habitants de Saint-Domingue les marchandises apportées d'Europe était très facile, s'en faire payer ne l'était pas toujours. On sait que les colons étaient presque constamment débiteurs des négociants de la métropole au point que l'on a pu dire que ceux-ci étaient les véritables propriétaires des habitations des colonies. D'autre part nous verrons quelques années plus tard Mesplès très préoccupé des dettes qu'il a, tant dans la colonie qu'en Europe. En tous cas, s'il ne renonça pas complètement dès 1775 au commerce d'importation et d'exportation entre Saint-Domingue et Bordeaux, qu'il pratiquait depuis douze ans, Mesplès commença alors certainement à s'en retirer peu à peu. Par contre et c'est peut-être là, une des raisons de la vente des navires, il s'adonna plus que jamais à ses entreprises de construction.
 
La concession qu'il avait achetée au sieur Gauthier en 1770 était située au bord de la mer sur le port marchand; il serait plus exact de dire dans le port même, car jusqu'en 1769, le rivage dans cette partie du Port-au-Prince, dite l'ancienne ville "était garni d'un islet de mangles qui dans le milieu de cet espace entrait même sur le côte oriental de la rue Sainte-Claire" (1) s'avançant encore presque jusqu'à la place du March‚ qui, à l'origine de la ville, se trouvait sur le bord de la mer. C'était sur cette place que se réunissaient le dimanche les marchands de comestibles, ceux de marchandises sèches et les matelots pacotilleurs, et la partie du rivage correspondant à cette place
 
1. Moreau Saint-Méry. Description t. II, ouvr. cit‚, p. 399.

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étant l'embarcadère de la rade, ce lieu était celui du plus grand mouvement de la ville (1).
 
En 1765 le march‚ avait été transféré plus à l'est dans l'intérieur de la ville sur la place de l'Intendance. Au mois d'août 1769 les administrateurs se décidèrent à donner des concessions entre la rue Sainte-Claire, encore inachevée, et le mer, à la condition de parfaire sous 4 mois une estacade en pierre le long du rivage, d'après l'alignement indiqué et de remblayer le quai et les rues avant de bâtir. Un sieur Gauthier avait obtenu le 25 septembre 1769, la concession d'un terrain borné au nord par la rue des Césars prolongée, au sud par la rue Traversière prolongée, à l'est par la rue Saint-Claire, à l'ouest par le quai à construire. En fait, c'était un marécage où tout manquait, même et d'abord le sol, qu'il fallait conquérir sur les mangles et la mer et former en le remblayant avant de construire. Quand survint le tremblement de terre, Gauthier n'avait bien entendu encore rien fait sur sa concession, il se trouvait ruin‚ par la catastrophe comme les autres négociants; sa concession ne représentait pour lui que des dépenses à faire, il n'est donc pas bien étonnant du'il l'ait cédée pour 2,400 livres le 2 septembre 1770 à François Mesplès.
 
Le nouveau propriétaire entreprit sans tarder de creer son terrain. Aussitôt qu'un espace assez grand était comblé, un logement était construit et ce logement était lou‚ sans retard. Le loyer de celui-là servait à en faire un second et successivement de l'un à l'autre. Le travail continua sans interruption pendant sept années. En 1778, par conséquent, Mesplès se trouva en possesion d'un islet complètement couvert de bâtiments "rendant de quarante à quarante cinq mille livres de rente."
 
Cet islet rectangulaire, aboutissait à l'ouest au quai nouvellement construit appelé quai de Rohan. Sur le plan, topographique de la ville de Port-au-Prince, l'islet portait le numéro 657 mais il était plus connu sous le nom d'islet Mesplès ou d'islet de l'Horloge, parce qu'au milieu de la façade sur la mer, Mesplès avait fait élever en 1776 un dôme où il avait fait placer "une très belle et bonne horloge sonnant l'heure et la demie, avec une assez grosse cloche pour être entendue en ville et très loin aux environs." Autour du dôme régnait une plate-forme ornée de
 
1. Moreau Saint-Méry. Description t. 11, ouvr. cit‚, p. 322.

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quatre figures humaines d'environ quatre pieds de haut."
 
L'horloge avait été fabriquée à Bordeaux. Les quatre statues étaient en faïence. Pour l'installation de cette horloge Mesplès dépensa 16,796 livres 10 sols, mais il acquit ainsi un titre réel à la gratitude des habitants de Port-au-Prince, car son horloge était la seule qu'il y eut dans la ville (1).
 
Les trois autres corps de bâtiments fermant le rectangle longeaient respectivement la rue Traversière prolongée ou rue de la Comédie, la rue de Sainte-Claire et la rue des Césars; à l'intérieur, une cour commune.
 
Il y avait là 26 logements ou maisons de grandeurs diverses: seules les maisons situées aux angles sur le quai de Rohan possédaient un étage avec escalier extérieur sous les arcades. Elles étaient "construites en bois, maçonnées entre poteaux et couvertes en essentes", comme la plus grande partie des maisons du Port-au-Prince (2). La maison, joignant celle au-dessus de laquelle était placée l'horlage, fut louée le 25 mars 1779 à un tourneur nommé Jacques Cortès moyennant 1,650 livres par an, payables de six mois en six mois "en or ou argent ayant cours dans la colonie." Le bail indique qu'elle est "composée de deux chambres canelées en pierres de barsac, plafonnées en toille de brin blanchies, tapisséess en papier peint; d'une petite cour pavée; de trois cabinets et d'une cuisine, le tout fermant à clefs, et couvert en essentes" (3).
 
Mesplès tenait soigneusement "le cahier de ses locataires" qu'on retrouva dans l'inventaire après son décès, et il a même inscrit les noms des occupants de chaque logement sur "les plans géométraux et perspectifs" de ses immeubles qu'il établit en 1783.
 
Car le succès de sa première spéculation sur les logements avait engagé François Mesplès à en tenter une nouvelle. Au moment où il vendit ses navires en 1775, comme il cherchait
 
1. Moreau Saint-Méry. Description, ouvt. cité, tome II, p. 332
 
2. D'après la procuration donnée le 13 mars 1789 par Mesplès à Fadeville, négociant à Bordeaux, pour assurer ces maisons à une compagnie d'assurance anglaise. Minutes de Guieu, notaire au Port-au-Prince. Dépôt des Papiers publics des Colonies G3 943.)
 
3. Minutes de Grandpré, notaire au Port-au-Prince. Arch. M. F. O. Dépôt des Papiers publics des Colonies G3 437. Cette maison devant porter le no 19. Cortès loua plus tard le no 20, puis le no 23, car en janvier 1782 il occupait ces trois logements et payent 2,400 livres.

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à se retirer des affaires, il avait souvent besoin d'aller solliciter l'autorisation du Gouverneur pour la rentrée des fonds qui lui étaient dus. Au cours de ces démarches, dit-il, le gouverneur d'Ennery lui proposa de construire une salle de spectacle, la ville du Port-au-Prince n'en possédant pas, et de lui accorder à cet effet la concession de l'emplacement qu'il désignerait et même un prêt de 40,000 livres s'il en avait besoin. Mesplès accepta avec empressement, présenta une requête et le 26 septembre 1776, MM. d'Ennery et de Vaivre lui accordèrent la concession de toute la partie méridionale de la place Vallière, c'est-à-dire un terrain de 110 pieds du nord au sud sur 140 pieds d'est en ouest, à charge de faire construire sur ce terrain avant tout, une salle de spectacle de 100 pieds de long sur 40 pieds de large et 24 pieds d'élévation: il ne pourrait la louer plus de 6,000 livres et le gouvernement se réservait à perpétuit‚ la faculté de racheter la salle et le terrain quand il le voudrait moyennant 50,000 livres payées comptant (1).
 
"Comme il est peu d'entreprises qui ne soient contrecarrées, raconte philosophiquement Mesplès, la mienne pour cette salle quoiqu'utile et même nécessaire dans un chef-lieu comme ici, n'a pas été exempte de jalousie, je puis dire méchanceté, de la part de quelques citoyens qui ont tout imaginé pour me nuire, non seulement relativement à cette entreprise, mais même sur mes affaires de commerce."
 
Le gouverneur d'Ennery étant mort en decembre 1776, l'intendant de Vaivre essaya de reprendre la concession; Mesplès résista à toutes ses instances, refusa d'abandonner sa concession et tint tête aux "cabalistes". Le nouveau gouverneur M. d'Argout se montra plus favorable, et l'opposition prit fin (2).
 
La salle devait être absolument consacrée au spectacle, et bâtie avant le 9 octobre 1787. Mesplès n'eut pas à se préoccuper du plan; on lui imposa celui qui avait déjà été dressé par l'ingénieur en chef Boisforet. Le 24 janvier 1778, les ingénieurs
 
1. Moreau de Saint-Méry. Description, ... ouvr. cité, tome II, p. 322.
 
2. Moreau de Saint-Méry. ouvr. cité, confirme le récit de Mesplès. Dix-neuf propriétaires avaient formé une cabale réclamant contre la concession. Les administrateurs réunirent les réclamants et les invitèrent à payee à Mesplès les matériaux que celui-ci avait déjà achetés: l'opposition cessa.

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reconnurent la solidité de la construction et permirent d'y jouer.
 
La première représentation fut donnée dès le lendemain; on joua "les Trois Sultanes" (1), avec un monde inconcevable, dit Mesplès, qui ajoute: "J'ai eu la satisfaction de recevoir un million de compliments, j'en reçois tous les jours et la salle me donne 6,000 livres de rente". Le 2 mai suivant, Mesplès fut entièrement déchargé de ses obligations, comme ayant rempli tous les engagements de sa concession (2).
 
Cette place de Vallière, où la nouvelle construction de François Mesplès faisait un brillant début était l'ancienne place du Marché, où quinze ans auparavant, jeune pilotin déserteur, il avait tente la chance en vendant sa pacotille, et commencé sa fortune. Elle pouvait encore offrir un moyen de gagner, car la salle de spectacle ne couvrant pas tout le terrain concédé, le surplus semblait proper à la construction de logements susceptibles de donner de gros revenus.
 
Mesplès ne se sentant pas en état de les faire construire lui-même avait pris le parti de chercher un capitaliste pour s'y intéresser. Il avait trouvé ce capitaliste en la personne de François Lasserre Delafon, chirurgien-major de l'amirauté avec qui il s'était mis d'accord dès septembre 1777. Leur
 
1. Opéra comique de Favart.
 
2. D'après les renseignements que Moreau de Saint-Méry donne sur la salle de spectacle, celle-ci avait son entrée sur la Grande Rue. Cette entrée était comme celle d'une maison ordinaire précédée d'une petite avantcour. On trouvait, à droite en entrant, une buvette et en face le bureau pour les billets. Deux escaliers menaient aux loges, au-dessous un corridor conduisant au parterre. De chaque côté de la salle 9 loges pouvant contenir 3 personnes sur le devant et 4 pesonnes au 2e rang. La loge du gouverneur général se trouvait à droite de l'orchestre, celle de l'intendant à gauche. Au balcon, les places pour les membres des différents tribunaux, 3 loges grillées de chaque côté tout prés de la scène. Les 2e loges, au-dessus des 1res étaient au nombre de 21; celle du fonds et 7 de chaque côté étaient réservées aux gens de couleur.
 
La salle pouvait contenir 750 spectateurs; elle était assez mesquinement décorée, et fort chaude. Enfin, et surtout, sa solidité laissait fort à désirer. Dès le commencement il fallut y mettre des étais qu'on renouvela en 1784 en y ajoutant des supports sous les loges avec des équerres en fer. Les alarmes devinrent si fréquentes, qu'au mois d'août 1786, une visite fut faite par l'ingénieur en chef et 4 entrepreneurs qui déclarerent que la salle devait être réparée pour qu'on put continuer à s'en servir. Aussi le 10 novembre 1786, les administrateurs de la Colonie, se reférant à l'acte de concession reprirent la salle et son terrain en payant à Mesplès les 50,000 livres convenues: Une Notice sur la ville de Port-au-Prince

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société de compte à demi suspendue, fin octobre, à cause des bruits de guerre, enfin confirmée le 14 mai 1778, les rendait propriétaires conjointement et indivisément des fonds, propriété, superficie et bâtiments, et même de la salle de spectacle. Mesplès et Lasserre firent construire ainsi à frais communs à côté de la salle 16 magasins. Mais ils en vinrent bientôt, en raison de leurs avances, de leurs intérêts, des loyers perçus et de leurs répétitions respectives, à souhaiter sortir de l'indivision. N'étant pas d'accord sur l'interprétation de leurs conventions (1), au lieu de s'adresser aux tribunaux, ils préférèrent sagement porter leur différend devant deux avocats de leur choix. Les arbitres rendirent leur sentence le 30 octobre 1781, les deux associés y acquiescèrent et procédèrent au portage volontaire le 27 janvier 1782, devant Guieu et Grandpré notaires (2). Le terrain comprenant les 16 magasins et la salle de spectacle fut divisé par moitié en 2 parties égales comprenant chacune huit magasins. La première moitié composée des 8 magasins situés à l'est, c'est-à-dire du côté de la rue Royale échut à Lasserre; la 2e moitié comprenait les 8 magasins situés à l'ouest c'est-à-dire du côté de la mer échut à Mesplès. La salle de spectacle resta donc indivise quant à la propriété du terrain, construction et dépendances, mais les loyers de 6,000 livres par an, qui étaient fixés par l'acte de concession devaient être touchés divisément et par moitié par chacun des propriétaires, le
 
sans nom d'auteur (Bibl. Moreau Saint-Méry in-8, tome CXXXV (150) pièce 4) dit: "La salle de Comédie est petite, mal faite, désagréable, peu favorable aux acteurs et incommode pour le public. On a eu la maladresse de l'adosser dans la partie basse de la ville sur la place de Vallière à des magasins qui appartiennent au sieur Mesples" ... elle menace chaque jour la ville d'incendie et de désastres affreux."
 
On y donnait 3 représentations par semaine, les mardi, jeudi, demanche, souvent une quatrième quelquefois des concerts, et quelques bals publics.
 
1. Les conventions ne sont pas connues, les 3 actes de société des 19 septembre et 29 octobre 1777 et 14 mai 1778 avaient été passes devant M. Doublet notaire au Port-au-Prince. Les minutes de ce notaire ne se trouvent pas au dépôt des papiers publics des Colonies.
 
2. Dépôt des Papiers publics des Colonies. G3 438. Minutes Grandpré. Pour opérer le tirage au sort des lots Me de Grandpré prit deux billets sur l'un desquels il écrivit "Moitié coté est " et sur l'autre "Moitié coté ouest" et ensuite deux autres billets sur lesquels il écrivit, sur l'un Lasserre et sur l'autre Mesplès. Les deux premiers billets ayant été mis dans un chapeau, et les deux autres dans un secopnd chapeau, il appela un négresse qui passait, fit élever par son commis les deux chapeaux à la hauteur de la négresse, et tira dans le premier chapeau le billet portant les mots moitié côté ouest, et dans le second chapeau le billet au nom de Mesplès.

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directeur de la Comédie étant tenu de payer à chacun d'eux 3,000 livres par an, lequel loyer était payable par mois. Chacun des co-propriétaires restait tenu de contribuer pour moitié aux charges et entretiens de la propriété.
 
La part échune à Mesplès lui donnait, dit-il, de 25 à 30,000 livres de rente. Les 8 magasins portaient les nos 10 à 17 inclus; les 7 premiers étaient composés chacun d'une salle et un salon. et à l'étage une antichambre et une chambre, une petite cour et une petite cuisine; les nos 15 et 16 avaient un plus chacun la moitié d'une halle; le no 17 plus petit n'avait qu'une 1/2 chambre basse et une très petite cour sans cuisine (1).
 
Jusqu'à la fin de 1780, François Mesplès avait été, on le voit, extraordinairement occupé tant à son commerce qu'à des constructions importantes et à toutes les démarches que ces deux genres d'activité entraînaient; mais le commerce était fini, les constructions étaient terminées, le tout avec succès, l'homme d'affaires se trouva oisif; cela ne lui était encore jamais arrivé. François Mesplès se recueillit. Il se vit, en ce début de 1781, parvenu à sa quarantième année. Il avait acquis par son travail et son association avec son frère, une fortune de 80,000 livres de rente dont les deux tiers lui appartenaient en propre; la forte constitution de son tempérament n'était point altérée, sa santé était parfaite; aussi actif qu'à vingt ans, il n'avait ni douleurs ni infirmités; éloigné de toute habitude nuisible, il savait se servir lui-même à défaut de domestiques mais il ne pouvait se conserver qu'en prenant beaucoup d'exercice; aussi venait-il de faire l'acquisition d'un nègre maître d'armes, dans le but de se maintenir dans une activité convenable. Les conversations que tenaient devant lui, quand il était enfant, son père et son oncle Mesplès de Gaché, lui reviennent en mémoire "qu'ils étaient issus d'une très ancienne maison de leur nom, originaire de Pau en Béarn". Dans ce temps-là il n'avait rien, mais aujourd'hui il-est devenu riche, et il est plein de bonne volonté, de courage; d'amour patriotique; il sent en lui-même "l'ambition de rentrer d'une manière
 
1. D'après l'inventaire dressé le 27 juin 1789.

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plus satisfaisante dans le sein d'une famille honorable dont il est ignoré", et enfin, une dernière réflexion le décide: "Quand même je serais le premier des miens à vouloir m'élever, je ne ferais qu'imiter les hommes de tout temps".
 
L'époque paraissait favorable à la réalisation de ces désirs de gloire. La guerre de l'indépendance américaine battait son plein. On annoncait l'arrivée dans les ports de Saint-Domingue de l'amiral d'Estaing à la tête d'une escadre. Mesplès se rendit au Cap et chargea deux de ses amis, Demont et Soulié, de remettre à l'Amiral en mains propres, dès son arrivée, et en sollicitant réponse immédiate, la lettre suivante:
 
19 avril 1781. - Sans être versé dans l'art de la guerre de terre on de mer, j'ai formé le projet d'aller le faire auprès de vous partout. Si j'ai le bonheur que vous m'en donniez la permission je mettrai en usage toute mon ardeur et activité pour y faire des progrès.
 
Ce projet, Monsieur, vous paraltra étrange de la part d'un homme de commerce, simple officier de milice, mais de rien il a fait beaucoup, surtout des travaux dans la mer qu'on pourrait dire romains. Il a fait en outre à ses frais des édifices publics qui lui appartiennent. C'est une belle salle de spectacle et horloge qu'il n'y avait jamais eu en ville. Il n'aspire ni à état ni à fortune puisqu'il a l'un et l'autre, mais il veut faire la guerre pour acquérir de la gloire! Le froid, le chaud me sont l'un l'autre indifférents; l'exercice, la fatique également. Je suis garçon, je suis libre, et ne me suis jamais born‚ à des petites idées que je ne puis mieux étendre qu'en suivant et admirant les opérations du plus grand général.
 
Encore un fois, Monsieur, ne soyez point étonné de ce projet que j'ai bien réfléchi et fond‚ sur les principes de l'honneur; si bien réfléchi que mon travail depuis plusieurs mois a été de régler toutes mes affaires et je suis prêt. Faites-moi la grâce, Monsieur, de me marquer que je puis partir; dans ce cas, j'aurai l'honneur de prévenir Messieurs mes chefs et me rendrai de suite auprès de vous, où vous me verrez jour et nuit occupé des moyens à mériter quelque bonté de votre part et dans les combats le titre de brave guerrier. Je suis avec un très profond respect.
 
Mais, au commencement de mai, on apprit que l'escadre était commandée par M. de Grasse; Mesplès en fut impressionné, défavorablement paraît-il, car il reprit sa lettre à d'Estaing et résolut de rester tranquille jusqu'à nouvel ordre.
 
En mars 1782, arrivèrent au Cap, treize vaisseaux espagnols avec beaucoup de troupes. Il était question d'une expédition

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sur la Jamaique sous les ordres de Mrs de Bouillé, de Galvez et de Bellecombe. Mesplès alla offrir ses services à Mr de Laval, colonel du régiment de Port-au-Prince, lui demandant de le suivre en qualité de volontaire. Le colonel eut l'honnêteté de lui communiquer une nouvelle ordonnance qui ne permettait pas d'accueillir sa requête. Nouvelles démarches le 18 et le 21 avril auprès de Mrs de Bouillé et de Bellecombe les suppliant de se concilier pour l'employer à quoi que ce soit dans l'armée. Juste à ce moment parvient à Saint-Domingue la nouvelle de la défaite subie par l'escadre de Grasse aux Iles du Vent, et Mesplès n'obtient des deux généraux que des réponses polies. Au mois d'octobre Mesplès termine toutes ses affaires et va s'installer au Cap pour ne pas manquer l'occasion de s'embarquer, si le comte d'Estaing y arrive. Les mois passent: en février il renouvelle ses demandes a Bellecombe, puis s'adresse à Galvez, enfin à Mr de Lilancour à qui il se livre entièrement et communique son ambition de solliciter du comte d'Estaing l'honneur d'être un de ses aides de camp. Lilancour lui promet son appui, Mesplès rédige une seconde lettre pour d'Estaing et décide qu'au moment où l'escadre serait signalée, il s'embarquerait dans un bot avec ses domestiques et effets pour aller au devant d'elle et remettre lui même ses deux lettres à l'amiral.
 
Au lieu de l'escadre attendue, le 13 mars 1783, arriva au Cap, la frégate l'Astrée, qui annonça la paix, et le 5 avril, l'Andromaque apportant confirmation de la fin des hostilités; on tenait pour assuré que le compte d'Estaing allait être nommé ministre de la Marine.
 
D'après ces nouvelles, François Mesplès, "se livra quelques instants aux douleurs d'être constamment travers‚" mais il se reprit bientôt. " Est-ce que tout brave et bon citoyen, se dit-il, ne peut pas à la paix comme à la guerre servir son prince et sa patrie? Dès que je suis l'un et l'autre je dois dans un temps comme dans l'autre être propre à quelque place."
 
C'est dans cet état d'esprit qu'il rédigea le récit de sa vie et de ses travaux et le joignit à une troisième lettre adressée au comte d'Estaing dans laquelle, après avoir rappelé ses premières demandes, il ajoutait:
 
Dans cette ambition, il entrait sans doute le désire de la gloire. Oui, Monseigneur, et celui de faire quelque chose qui put me procurer l'hommeur de votre protection me tenait le plus à coeur. Voilà

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la paix: mais tout brave et honnête citoyen peut à la paix comme à la guerre servir son Prince et sa Patrie. Je crois être l'un et l'autre, et comme tout se réunit à dire que vous êtes ministre de la Marine, je vous fais, Monseigneur mes offres de service sans appointements, pour être employé à tout ce que vous me croirez capable à Saint-Dominque. Je ne suis pas assez heureux d'être connu de vous ni n'ai d'autre recommandation que moi-même, c'est pourquoi je joins à la présente un abrégé des époques les plus remarquables de mon émulation depuis que j'ai eu force et raison avec les plans des objets que forment ma fortune; c'est à fin de vous mettre à portée de me développer et que vous décidiez aisément si je puis être utile et à quoi. Que je serais heureux, Monseigneur, en apprenant que vous avez accueilli favorablement mon zelle et d'être en activité quelconque pour le service de mon Roi! Je le serai toujours beaucoup, Monseigneur, si vous me permettez d'avoir l'hommeur de vous assurer quelquefois de la soumission et du plus profond respect avec lequel je suis, de votre grandeur, Monseigneur, le très humble et très obéissant serviteur, Mesplès.
 
Fait au Cap le 25 avril 1783, mais je pars pour le Port-au-Prince.
 
Ainsi, "travers‚" dans ses désirs de gloire militaire, François Mesplès revint au Port-au-Prince à la fin d'avril 1783 (1). Il n'y dut pas rester longtemps, car, si Mars n'avait pas voulu de lui, Vénus l'avait enchaîné.
 
Durant les séjours qu'il avait faits au Cap, pendant ses démarches auprès des autorités militaires de la colonie, il logeait chez ses amis, Demont et Soulie les négociants de la rue Neuve, et c'est là sans doute qu'il rencontra, celle qui allait le faire renoncer à cette liberté, dont il se tarquait dans ses lettres au comte d'Estaing.
 
Le 11 juin 1783, le R. P. Saintin de Cursaux, préfet de la mission des Capucins et curé du Cap, après publication d'un seul ban, faite le dimanche précédent au Cap et au Port-au-Prince, donnait la bénédiction nuptiale à François Mesplès, négociant, natif de Valence en Agenois, fils majeur et légitime de feu Bertrand de Mesplès, seigneur des Echanges dans tous les fiefs de la communauté de la ville royale de Castelsegrat, élection d'Agen; et de dame Catherine Noulenq ses père et
 
1. Cependant, Mesplès était officier de milice de Port-au-Prince. On trouva dans ses papiers, une commission de sous-lieutenant du 1er avril 1772, l'autre de lieutenant du 4 avril 1778, et la 3e de capitaine en second du 1er octobre 1786.

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mère, et à demoiselle Marie-Anne Antoinette de Barras, native de l'île de la Martinique, fils majeure et légitime de feu messire Jean-Jacques Antoine de Barras, écuyer seigneur de Castellard et de dame Ann-Rose Paul, ses père et mère (1).
 
L'acte n'indique pas l'âge des deux époux, mais nous savons que François Mesplès allait atteindre 42 ans aus quelques jours plus tard; quant à Antoinette de Barras, elle avait sans doute 26 ou 27 ans (2).
 
Les témoins de marié étaient: Jean Baptiste Roberjot, trésorier général de la colonie et Joseph André Demont, écuyer négociant au Cap; ceux de la mariée; Jean-Jacques Julien de Varenne, chevalier de Saint-Louis, commandant de quartier de Limonade et Antoine Baraday médecin du Roi. Des parents et amis nombreux assistaient à la cérémonie. Mieux que leurs simples signatures, le contrat de mariage qui avait été signé le matin même, nous renseigne sur leurs relations avec les époux.
 
Antoinette de Barras était orpheline; deux soeurs et un frère étaient présents; dame Rose Claude de Barras, veuve de Pierre Mathurin Bailly en son vivant capitaine de milice au Cap; dame Marie Françoise de Barras, épouse de Jean Sébastien Doré, habitant à Limonade; Claude de Barras, écuyer, officier de milice à Limonade, et un beau-frère, sans doute veuf, Guillaume Frère de Subreville, écuyer, capitaine de milice, négociant au Cap, chez qui elle avait son domicile réel.
 
Les autres témoins du contrat étaient:
 
Dame Marie-Louise Dailleboust, veuve d'un capitaine d'infanterie, Joseph Antoine Hardivilliers, négociant au Cap; Couronnat, lieutenant de frégate, qui est dit cousin de l'épouse; Jean Julien Fournier de Varenne, chevalier de Saint-Louis; Antoine Baraday, médecin du Roi au Cap; Jean-Baptiste de Roberjot, trésorier général; Joseph Alexandre Ferrand de Baudières, conseiller du Roi, sénéchal, juge civil et criminel, et lieutenant de l'Amiraut‚ au Petit Goave; Jean Lacoste et
 
1. Arch. M. F. O. Dépôt des Papiers publics des Colonies. Registres de la paroisse du Cap.
 
2. D'après un certificat du maire de la Palu (Charente) du 30 nivose an XIII (20 janvier 1805) qui lui donne 48 ans à cette date. Elle serait donc née en 1756. Mais les registres de baptême de Saint-Pierre de la Martinique ont disparu en 1902 et la vérification est impossible.

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Elizabeth Levesque, sa femme, habitants à la Marmelade; Jadol et Buisson habitants; Jean Despaigne, sa fille aînée; Moreau de Saint-Méry, avocat au Parlement et au Conseil; Maldine, Soulié, Navel de Saint-Prieul, Demont, Lavialle et Levesque, négociants au Cap; Charles Jean Baptiste Lascaris de Jorna, officier au régiment du Cap; tous amis communs des époux.
 
Le contrat de mariage stipulait qu'il n'y aurait aucune communaut‚ de biens entre les époux, qui renonçaient formellement sur ce point à la coutume de Paris en vigueur dans la colonie. Chacun conservait la libre disposition et administration de ses propres; aucun de ceux-ci n'était désigné, les parties ne l'avant jugé nécessaire. Toutes les charges et dépenses du menage, logement, entretien de l'épouse, celui des enfants à maitre, etc... devaient rester à la charge personnelle de l'époux, qui s'engageait à y fournir seul; au moyen de quoi, tous les meubles, effets, argenterie, ustensiles de menage, domestiques, chevaux, voitures qui se trouveraient dans la maison des époux devaient être censés appartenir à Mesplès seul, à moins que la future épouse ne justifie par titres ou étampes de leur propriété.
 
Le futur époux dotait la future épouse d'une somme de 12,000 livres de rente viagère, argent de la colonie, de douaire préfixe, dont le fonds, sur le pied de 120,000 livres, demeurerait propre aux enfants qui naîtraient du mariage conformément à la coutume de Paris. Si, au jour du décès du futur époux, il n'y avait point d'enfants, le douaire serait de ladite somme de 120,000 livres une fois payée et sans retour, dont la veuve serait saisie dès l'instant du décès, de plein droit sans qu'elle ait besoin d'en former demande en justice.
 
La future épouse survivante aurait droit de prendre par forme de préciput: 1. tous les effets, hardes et bijoux à son usage particulier, 2. deux domestiques mâles ou femelles à son choix, si la dite succesion s'ouvrait à la colonie, ou la somme de 80,000 livres argent de France pour en tenir lieu si les futurs époux alors en France n'avaient point d'esclaves à leur service, 3. Les meubles meublants suffisants pour garnir un appaartement convenable à son état, et en cas de contestation à cet égard, la somme de 6,000 livres argent de la colonie

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pour en tenir lieu; 4. enfin une somme de 10,000 livres en deniers comptant ou en meubles et effets à son choix suivant la prisée de l'inventaire.
 
En outre François Mesplès pour donner à Antoinette de Barras une nouvelle preuve de son attachement lui faisait donation entre vifs, pure et simple et irrévocable, de l'usufruit et jouissance pendant sa vie, du tiers de tous les biens qui se trouveraient lui appartenir au moment de son décès, soit qu'il y ait des enfants procréés du mariage soit qu'il n'y en ait pas:
 
"Mais ajoutait-il, s'il y a des enfants du mariage et s'ils décèdent avant leur mère (tous ou quelques-uns d'entre eux seulement), les parts et portions des décédés dans la succession de leur père accroîtront et appartiendront en entrier à leurs frères ou soeurs, et à défaut des frères ou soeurs, passeront et appartiendront aux plus proches héritiers collatéraux dudit futur époux, sans que la demmoiselle de Barras, (alors veuve Mesplès) puisse succéder en aucune manière et pour quelque portion que ce soit à ses enfants; le sieur Mesplès faisant à cet égard en faveur de ses enfants ou à leur défaut en faveur de ses héritiers collatéraux les stipulations de propre et les substitutions nécessaires".
 
Le dernier article du contrat stipulait que délivrance serait faite, aussitôt le décès de Mesplès, à sa veuve du tiers des biens de toute nature composant la succession en immeubles, le dit tiers devant être complété, s'il y avait lieu, en deniers ou fonds de rentes (1).
 
Ces stipulations, à la fois généreuses et raisonnables, font penser que Marie Antoinette de Barras n'avait pas de fortune, ce qui est très vraisemblable, et d'autre part, qu'en dehors de son nom, elle ne possédait que des charmes assez ordinaires, en tous cas qu'ils n'avaient pas fait perdre la tête au quadragénaire Mesplès; celui-ci en effet réserve avec soin la part de ses enfants possibles et celle de sa famille collatérale, car il avait un neveu, alors âgé de sept ans, auquel il avait fait allusion dans "l'Abrégé" adressé au comte d'Estaing. Et ceci nous amène à remarquer que si la Société Mesplès frères constituée le 10 juin 1768 n'avait pas encore été dissoute, son article 6 du moins, qui interdisait aux deux frères associés de se marier, avait du être annulé ou modifié.
 
1. Arch. M. F. O. D‚p“t des Papiers Publics des Colonies. Notariat de Saint-Domingue. Minutes Cormaux de la Chapelle notaire au Cap, 1783.

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Pendant qu'il intriguait pour aller faire la guerre, Mesplès s'était préoccupé de mettre en règle ses opérations commerciales. Dans les camps ou sur les vaiseaux du Roi, il n'aurait pas voulu être poursuivi par les soucis de ses affaires. Aussi le 24 janvier 1783, il avait constitué pour ses procureurs généraux et spéciaux Pierre Gauthier et Jean Garnier, négociants au Port-au-Prince, et leur avait donné tous pouvoirs pour l'administration des affaires et biens de la Société Mesplès frères dans la colonie (1). Et le lendemain, toujours prévoyant, il avait désigné M. Duhamel, avocat au Parlement et au Conseil supérieur, ou à son défaut M. Borgella, procureur à la Sénéchaussée pour remplacer Gauthier en cas de décès ou d'absence de celui-ci, et les Srs Vignaud et Marchand, négociants pour suppléer Garnier dans les mêmes circonstances (2). Mais il n'entra pas dans la carrière des armes, il se maria et reprit la direction personnelle de ses affaires.
 
A partir de 1783, la vie de François Mesplès change de caractère. Il ne se lance plus dans les spéculations, il se borne à administrer la fortune acquise. Ce soin semble d'ailleurs avoir été suffisant pour l'occuper après son mariage. Nous n'avons plus, il est vrai, de récit écrit par lui, et seuls les actes notariés nous fournissent les preuves de son activité.
 
Mesplès tenait ses comptes lui-même avec une grande régularité et gardait les papiers; l'inventaire dressé après sa mort décrit un nombre imposant de quittances, de reconnaissances, d'états, d'inventaires et de registres. Ainsi: un livre coté no 1 de 178 pages est intitul‚: Résultat de toutes les affaires de commerce traitées par Mesplès aîné, sous la raison de Mesplès frères à Saint-Domingue ... Ce livre, collationné et vidimé par deux notaires les 27 et 28 janvier 1783 avait un double qui avait été envoyé à cette date à Mesplès jeune à Bordeaux.
 
1. Arch. M.F.O. Dépôt des Papiers publics des Colonies. G2 438. Minutes de Grandpré, notaire au Port-au-Prince. Les deux mandataires agissant et stipulant sous le nom et raison de Gauthier-Garnier et Cie.
 
2. Ibid. 25 janvier 1783. Mesplès remit à ses mandataires un inventaire général de tous les titres et comptes de la société et un inventaire de tous les effets laissés par lui à son logement. Et il en avait envoyé le double à son frère à Bordeaux.

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Et un troisième livre, pareil aux précédents, côté no 3 de 249 pages, également collationn‚ le 27 janvier 1783 avait été continué, d'abord jusqu'au 30 novembre 1786, puis jusqu'au 4 mai 1788, date de la dernière signature: le dernier folio contenait la table de tous les articles.
 
Sur un autre registre il tenait l'était des loyers des magasins de l'îlet de la Comédie et des logements de l'îlet de l'Horloge; chaque état divisé par numéros et à chaque numéro était joint le reçu des clefs données à chaque locataire pour servir de bail. Il laissa aussi un cahier intitulé "Journal" commencé par ces mots "Loué soit Dieu: le 30 novembre 1785" suivis d'une préface instructive contenant 65 pages écrites de sa main." Nous trouvons enfin; un livre couvert en carton, intitulé "sixième copie de lettres, commencé le 16 octobre 1783 par ma lettre écrite à Mr de Séjournet, aide de camp de M. le Général au Cap et fini le 4 mai 1789 par ma lettre écrite à Mrs Vidal et Dupuis négociants à Jérémie." Il avait donc eu toute sa vie l'habitude de garder copie de ses lettres.
 
En 1784, François Mesplès recueillit une succession, ce qui ne lui était pas encore arrivé. Le 9 juin, François Saint-Martin, directeur de la Comédie fit son testament (1) et institua Mesplès légataire universel de tous ses biens et son exécuteur testamentaire, à charge de payer ses dettes, non énoncées sauf celle d'environ 20,000 livres dues à la mestive libre Minette, engagée par lui en novembre 1781 à raison de 8,000 livres par an, et à qui il n'avait encore rien payé, et d'acquitter le legs de 1,500 livres fait au comédien Goulard (2). Saint-Martin mourut peu après avoir dicté ses dernières volontés, l'inventaire de ses
 
1. Arch. M.F.O. Dep. des Pap. publics. G3 1377. Minutes Michel, notaire au Port-au-Prince. Fr. Saint-Martin né à Auch, paroisse Sainte-Marie fils de Philippe Saint-Martin et de Bernarde de Beissaguet, il n'avait que 35 ans.
 
2. Saint-Martin léguait aussi à Goulard tous ses vêtements et son linge personnels et quatre de ses plus beaux habits de théâtre. Sur Saint-Martin et Goulard, Moreau de Saint-Méry, ouvr. cité, fournit les renseignements suivants: "Le 13 février 1781 Saint-Martin, directeur, laissa débuter sur le théâtre pour la 1re fois une jeune personne de 14 ans, créole du Port-au-Prince dans le rôle d'Isabelle de l'opéra Isabelle et Gertrude. Ses talents et son zèle la soutinrent des son entrée dans la carrière contre des préventions coloniales dont tout être sensible et juste est charmé qu'elle ait triomphé - M. Goulard, l'un des acteurs à qui Saint-Martin avait légué sa garde robe de théâtre et une somme de 1,500 livres abandonna cette somme à 2 enfants naturels du testateur, sans doute meilleur

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biens fut dressé le 22 juin, la vente eut lieu le 5 juillet (1), et Mesplès recueillit au moins la propriété d'une maison située rue Dauphine qu'il possédait encore à sa mort.
 
L'été de 1785, Mesplès préparait son départ pour la France et, dans cette intention, il charges de l'administration de sa fortune un ancien négociant des Cayes Saint-Louis, Jean Baptiste Foucault, retiré au Port-au-Prince. Dans la procuration trés générale qu'il lui donna le 1er août 1785, Mesplès concédait à Foucaut une commission de 10% sur tous les revenus encaissés, de 5% sur les créances recouvrées, et de 2 1/2% sur la vente de la maison de la rue Dauphine, si cette vente avait lieu: en déduction de cette commission devant venir le loyer, à raison de 200 livres par mois, du logement no 23 de l'Islet de l'Horloge, occupé par Foucault. Au cas d'absence ou de mort dudit Foucault, les pouvoirs qui lui étaient donnés passeraient aux sieurs Gauthier et Garnier, que nous avons déjà vus mandataires de Mesplès en 1783, et en cas d'empêchement de ceux-ci au sieur Vigneau.
 
Mesplès avait jugé utile de donner par écrit à son mandataire des instructions méticuleuses, dont les détails, pratiques et humains, permettent si bien d'entrevoir à la fois le caractère de leur auteur et certaines conditions de la vie au Port-au-Prince que leur reproduction ici paraît susceptible d'intéresser (2).
 
Ordres pour servir à M. Foucault chargé de tous nos intérèts en vertu de ma procuration. Un ami que père, et apprenant qu'ils avaient perdu leur mère, il s'est chargé de l'un d'eux, touchant exemple qui a fait trouver à l'autre un père adoptif."
 
1. Ces actes sont indiqués dans l'inventaire aprés le décès de Fr. Mesplès.
 
2. Arch. M.F.O. Dépôt des Papiers publics G3 439. Minutes Grandpré, notaire au Port-au-Prince. Les instructions sont annexées à la minute de la procuration.

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